Technique mixte : photographies nocturnes, interventions numériques, impression jet d’encre sur canevas, peinture aérosol et vernis. L’édition originale est limitée à 25 exemplaires (tous formats confondus) et chacune des oeuvres de la série est légèrement différente des autres. Pour plus de détails: [email protected].
Photographies prises par Pascal Normand en 2025 sur le Plateau Mont-Royal, à Montréal.
2 h 58 du matin. La métropole ruisselle de désirs…
Mouillée comme une ruelle qui vient d’avaler ses jets de lumière, elle garde trop longtemps au fond de la gorge ses travers étincelants, puis les relâche en millions de joyaux lumineux qui excitent mes yeux.
Tout juste à mes côtés, dans mon angle mort, un bar crache son monde jusque sur le trottoir. Last call : 3 h on farme! Et c’est là que ça devient parfait, parce que la réalité vient nourrir, hors cadre, une partie du récit…
Un gars, chaud bateau, fait la cour à une demoiselle qui rit trop fort, les joues rouges, le regard qui flotte, chaude comme une bouilloire. Il lui chante en allemand, oui monsieur. De l’allemand. À gorge déployée. Une sérénade crochie, mais assumée. Ça sonne comme un opéra de ruelle sur fond de chatte en chaleur. Une grande tragédie ivre entre deux bouffées de bravade précoïtale. La demoiselle tangue, se laisse bercer par des syllabes qu’elle ne comprend pas, pis ça marche pareil. Le sens, des fois, c’est surfait. L’intention, elle, est claire; il y a de l’amour dans l’air. Le taxi est en route, patience, les amis.
Moi, je suis sobre, mais pas insensible. Je suis à mon affaire, à mes réglages, à ma concentration. Je les entends, je les sens, mais je reste dans ma bulle. Et pourtant… ça teinte goulument l’ambiance. Parce que ce coin-là de la Main, il a toujours été un théâtre. Avant d’être L’Amour, ça a été autre chose, d’autres noms, d’autres époques, d’autres foules, mais la même idée : entrer quelque part pour voir ce qu’on ne montre pas partout. La Main, comme chez Tremblay, c’est justement ça, un endroit où l’identité se trafique, où les rêves se maquillent, où la scène et le vrai se mélangent au point que tu sais plus trop qui joue qui. Et là, devant cette enseigne-là, je me dis que Montréal a peut-être appris sa sensualité comme ça, en public, sur le tas, mais jamais sans pudeur; en pleine face, mais toujours avec un détour.
L’asphalte luit et les briques suintent une chaleur pervertie qui n’a rien à voir avec la pluie. Ça sent pourtant l’averse fraîche. Le vieux mortier, la bière renversée qui se dilue sur le trottoir, et ce petit parfum en vapeur d’urbanité qui s’agrippe aux manteaux comme les corps d’étrangers qui s’étreignent.
Je suis là, spectateur, voyeur, planté devant L’AMOUR qui s’élève en rouge sur jaune, indécent de bonne humeur, campé dans la nuit comme un sourire insatiable qui refuse d’aller au lit.
Ici, on t’allume sans promesse, on te drague par un clin d’œil un peu trop long. Parce qu’un cinéma, d’habitude, ça t’invite à entrer. Là, la façade se révèle, mais le rideau de fer rouge est baissé, bien baisé par le writer qui l’a tagué. Ça dit « viens », mais ça dit aussi « reviens demain ».
Un message frontal, mais à la fois subtil. Comme si dans cette ville, l’amour était souvent une affaire d’apparat, de barrières, de codes et de rendez-vous manqués.
Et c’est ça qui est beau! Devant moi, l’essentiel se révèle. Tout est évident, rien n’est brutal. C’est plutôt languissant, une chaude valse de voluptés assumées. Le « L » se roule, se déroule et frétille. Le « A » s’ouvre et le mot s’étend, se cambre, se donne un élan de caresse sur les fesses. Ces lettres de L’AMOUR ont l’air d’avoir été peintes avec une langue qui n’en avait que faire de parler. Et « mon grand C », c’est peut-être bien pour Cinéma… Ou sinon, c’est un C qui ne sourit pas poliment. Un C pour ce qu’il y a derrière, un C coquin qui a des hanches et des envies de chair.
« L’amour avec un grand C », c’est peut-être ça, finalement : pas l’amour doux, pas l’amour de carte Hallmark, mais celui qui éclaire fort, qui pousse des cris, exagère et éclabousse, qui ment un peu et décale les réalités, qui embellit, qui dramatise, qui fait briller les flaques et les façades fatiguées… Un amour qui assume son décor et qui ne s’endort que très tard le soir.
La mise en scène brûle les planches et les détails fusionnent. L’enseigne ATM, bien droite, joue pour sa part un rôle discret, comme un petit rappel sec : l’amour, ça se paie parfois en monnaie sonnante. Ou en temps. Ou en morceaux de soi qu’on laisse traîner.
Pour leur part, deux petites chaises orangées patientent sagement sur le trottoir. Deux témoins de second rôle plantés dans le décor. Personne s’assoit. Personne parle. Fantomatiques, dans l’attente de leur cue, ou qu’une nouvelle représentation prenne l’écran… Comédie romantique s’abstenir; elles attendent des culs. Et c’est parfait.
Bien.
Je prends le temps.
Brusquer n’est pas recommandé.
Parce que ce que je veux, ce n’est pas juste « la pancarte ». Ce serait trop facile. Je veux le frottement entre la crasse et le net; l’érotisme qui chatouille et la réalité qui démange; le patrimoine qui tient debout depuis un siècle et la ville d’aujourd’hui qui écrit dessus à la canette.
Je déclenche. Lentement. Plusieurs fois.
Et dans mon boîtier, j’emporte un autre bout de Montréal qui n’est ni propre ni sale, ni noble ni cheap. Juste vrai.
Une icône qui tient tête à la nuit. Cul par-dessus tête.
CINÉMA L’AMOUR.
Ou l’amour avec un grand C.
2:58 a.m. The metropolis runs with desire…
Wet like an alley that’s just swallowed its jets of light, it keeps its glittering vices too long at the back of its throat, then lets them go into millions of luminous jewels that excite my eyes.
Right beside me, in my blind spot, a bar spits its crowd out onto the sidewalk. Last call: 3 a.m., we’re closing! And that’s where it gets perfect, because reality comes to feed, off-frame, a part of the story…
A guy, wasted, courts a young woman who laughs too loud, red cheeks, a drifting stare, hot as a kettle. He sings to her in German, yes sir. German. Full-throated. A crooked serenade, but owned. It sounds like a back-alley opera against the backdrop of a cat in heat, a big drunk tragedy between two puffs of pre-coital bravado. She sways, lets herself be rocked by syllables she doesn’t understand, and it still works. Meaning, sometimes, is overrated. Intention, though, is clear; there’s love in the air. The cab’s on its way, patience, friends.
Me, I’m sober, but not insensitive. I’m on my thing, my settings, my adjustments, my patience. I hear them, I feel them, but I stay in my bubble. And yet… it greedily stains the mood. Because this corner of the Main has always been a theatre. Before it was L’Amour, it was something else, other names, other eras, other crowds, but the same idea: going inside somewhere to see what isn’t shown everywhere. The Main, like in Tremblay, is exactly that: a place where identity gets trafficked, where dreams get made up, where the stage and the real life get mixed until you don’t quite know who’s playing who anymore. And there, in front of that sign, I tell myself Montréal maybe learned its sensuality like that, out in public, on the fly, but never without modesty; right in your face, but always with a detour.
The asphalt gleams and the bricks sweat a perverted heat that has nothing to do with rain. And yet it smells like a fresh downpour. Old mortar, spilled beer thinning out on the sidewalk, and that small scent, urbanity as vapor, clinging to coats like the bodies of strangers holding each other.
I’m there, spectator, voyeur, planted in front of L’AMOUR rising red on yellow, indecently cheerful, set in the night like an insatiable smile that refuses to go to bed.
Here, they light you up with no promise, charmed by a wink that lingers a little too long. Because a cinema, usually, invites you in. Here, the façade reveals itself, but the red metal shutter is down, well fucked by the writer who tagged it. It says “come,” but it also says “come back tomorrow.” A blunt message, yet subtle at the same time. As if, in this city, love were often a matter of display, barriers, codes, and missed rendezvous.
And that’s what’s beautiful! In front of me, the essential reveals itself. Everything is obvious; nothing is brutal. More languid, a waltz of unapologetic voluptuousness. The “L” rolls, unrolls, and twitches. The “A” opens, and the word stretches out, arches, gives itself a little lift of a caress on the buttocks. Those letters in L’AMOUR look like they were painted with a tongue that couldn’t care less about speaking. And “my big C,” maybe that’s for Cinema… Or maybe it’s a C that doesn’t smile politely. A C for what’s behind it, a cheeky C with hips and cravings for flesh.
“Love with a capital C” might be that, finally: not sweet love, not Hallmark-card love, but the kind that shines hard, that lets out cries, exaggerates and splashes, lies a little and shifts reality, prettifies, dramatizes, makes puddles and tired façades glitter… A love that owns its set, and only falls asleep very late at night.
The staging burns the boards and the details fuse. The ATM sign plays its discreet part, standing straight like a dry little reminder: sometimes love gets paid in hard cash. Or in time. Or in pieces of yourself you leave lying around.
For their part, two small orange chairs wait politely on the sidewalk. Two second-role witnesses planted in the set. Nobody sits. Nobody speaks. Ghostlike, waiting for their cue, or for a new performance to hit the screen… Romantic comedy, abstain; they’re waiting for asses. And that’s perfect.
Good.
I take my time.
Rushing isn’t recommended.
Because what I want isn’t just “the sign.” That would be too easy. I want the friction between grime and clean; the eroticism that tickles and the reality that itches; the heritage that’s stood upright for a century and today’s city writing over it with a spray can.
I trigger the shutter. Slowly. Several times.
And in my camera, I carry off another piece of Montréal that’s neither clean nor dirty, neither noble nor cheap. Just true.
An icon that stands up to the night. Ass over head.
CINÉMA L’AMOUR.
Or love with a capital C.
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