650,00 $ – 3 700,00 $Plage de prix : 650,00 $ à 3 700,00 $
Technique mixte : photographies nocturnes, interventions numériques, impression jet d’encre sur canevas, peinture aérosol et vernis. L’édition originale est limitée à 25 exemplaires (tous formats confondus) et chacune des oeuvres de la série est légèrement différente des autres. Pour plus de détails: [email protected].
Photographies prises par Pascal Normand en 2010 dans le port de Québec, Québec.
Ça sentait le jambon.
Mon p’tit frère et moi en étions convaincus. Quand on passait sur Dufferin en direction de la Haute-Ville, les grandes colonnes de vapeur montaient au-dessus de la Daishowa et l’odeur entrait jusque dans l’auto pour nous bourrer le nez. Malgré les adultes qui riaient, l’affaire était réglée. Ça sentait le jambon.
Amènes-en, d’la pitoune.
Pas quelques candidates triées sur le volet, puis cordées proprement… Des amoncellements gigantesques de pitounes pêle-mêle, des tonnes de billots dénudés empilés en méli-mélo. Un jour, la montagne était là. Un autre, plus rien. Passe-Partout m’avait déjà appris que le bois servait à fabriquer du papier. J’avais beau le comprendre, entre deux passages, l’usine semblait quand même avoir avalé toute une forêt.
En près d’un siècle, l’usine a porté quatre grands noms : l’Anglo, Reed, Daishowa et Stadacona. Pour moi, cet endroit a toujours été la Daishowa. Et il l’est encore aujourd’hui. Tout comme le canal 2 restera TQS. Les noms qu’on apprend jeune ont la couenne dure.
Armand Vigneault, lui, disait le moulin.
C’était un ami de mon grand-papa Armand Normand, dit Ti-Mand. J’ai d’abord connu M. Vigneault sur les terrains de golf, quand j’accompagnais parfois mon père, qui allait jouer avec Ti-Mand et lui.
Après la mort de Ti-Mand en 1992, M. Vigneault s’est retrouvé attablé avec nous chez Mimi, ma grand-mère alors veuve, qui nous recevait à déjeuner pratiquement tous les samedis matin.
Curieux. Souvent, quand on arrivait, il était déjà là… comme si… Hm. Ma grand-maman paternelle a connu un seul Ti-Mand, mais quand même deux Armand !
C’est autour de cette table que j’ai appris à mieux connaître M. Vigneault, lui qui avait travaillé à la Daishowa. De son travail là-bas, je n’ai pas grand-chose à raconter. Juste cette façon qu’il avait de nommer l’endroit.
Le moulin.
Mon père, Jacques, y entrait lui aussi régulièrement pour ses appels de service. Mais pas comme dans un moulin, justement. À la Daishowa, il fallait suivre le protocole de sécurité. À partir des années 70, il s’y rendait deux ou trois fois par semaine pour réparer des photocopieurs et des imprimantes. Pour se rendre dans les bureaux, il devait passer à côté d’énormes rouleaux de papier qui, même après toutes ces visites, continuaient de l’impressionner.
Plus tard, devenu gérant de service, il s’occupait plutôt de renouveler les contrats de service des appareils. Il était très aimé du personnel.
Puis il y avait mon ami Éric « Gi » Giroux (prononcé « Djaille » encore aujourd’hui par deux ou trois irréductibles de l’époque). À dix-sept ans, en 1996, il avait décroché une job d’été comme sixième main à la Daishowa. Il manipulait les rouleaux de papier et débarrassait aussi le plancher des rebuts. Avec la chaleur que dégageaient les machines, fallait savoir où passer et où ne pas s’attarder. Au mauvais endroit, tu pouvais vite te faire friser les oreilles. Il racontait qu’en pleine canicule, les gars étaient juste bien dehors.
Gi, esti, gagnait autour de vingt piastres de l’heure là-dedans.
Moi, cet été-là, j’en faisais sept et quarante-cinq dans l’entrepôt d’un distributeur de matériel électrique. C’était déjà bien : une piastre de plus que le salaire minimum. Merci encore à mon cousin Thierry de m’y avoir fait entrer via son voisin, le boss.
J’avais donc une plug, moi aussi.
Juste pas celle dont je rêvais.
L’entrepôt, c’était une grosse boîte carrée en tôle ondulée, plate comme une salle d’attente, où le boss se cachait entre les étagères pour vérifier si je rentabilisais bien son dollar d’extra. Ça n’avait rien du pouvoir d’attraction de la Daishowa.
Gi, lui, avait la bonne plug. Son voisin était ministre et l’avait fait entrer. À l’usine, les gars lui demandaient souvent :
« T’es le gars à qui ? »
Fallait apparemment pas trop qu’il en parle.
Mon père avait bien tenté d’y porter mon CV en main propre, mais ça n’avait rien donné. J’étais encore loin d’y mettre les pieds. À croire que la bonne stratégie aurait été de trouver un meilleur voisin…
Le 22 septembre 2010, j’ai finalement mis la main sur le moulin, à ma manière.
Le secteur du port de Québec n’était pas encore clôturé comme aujourd’hui, mais des agents de sécurité le surveillaient déjà. Certains semblaient prendre leur uniforme un peu trop au sérieux. On pouvait encore passer si on voulait vraiment. La pancarte à l’entrée, elle, me regardait sévèrement et disait clairement le contraire.
De toute façon, personne en vue, apparemment.
De l’autre côté de l’embouchure de la Saint-Charles, la Daishowa occupait la nuit au complet. La lumière prenait dans la vapeur. Le reste tenait dans l’ombre.
D’un autre angle, c’était la même usine qui me fascinait déjà dans les années 80, vue d’en haut depuis Dufferin, pitounes et jambon en moins.
J’ai pris mes photos.
Puis un G.I. Joe de la sécurité portuaire est arrivé et m’a sèchement montré la sortie.
Sûrement la pancarte qui m’avait stoolé…
M. Vigneault avait travaillé là. Mon père y faisait ses appels de service. Gi avait eu sa plug.
Moi, je suis reparti avec mes images.
Seize ans plus tard, cette nuit-là ressort de mes archives.
Le titre, Armand Vigneault l’avait trouvé depuis longtemps.
LE MOULIN.
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Telles des escapades intuitives où chaque cliché devient une étape distincte dans le processus créatif, les sorties nocturnes dédiées à la capture des sujets s’apparentent à une chambre noire à ciel ouvert. Dès lors, la nuit devient une scène riche en rencontres inspirantes, prête à révéler les nuances subtiles et délicates des ombres et de la lumière.
Avec ce travail terrain, la vision créative préméditée de l’artiste photographe passe à travers un œil incarné par ses lentilles. Conséquemment, chacun des clics devient un ingrédient artistique, témoin de l’émerveillement que seule la pénombre et sa discrétion peut offrir. C’est alors que les détails émergent avec une lenteur délibérée à travers les multiples longues expositions. Elles deviennent les strates d’où provient chaque œuvre en devenir et singulièrement, elles illustrent par une composition poétique de silhouettes qui valsent dans la lumière, une symphonie visuelle transcendant l’âme et l’imaginaire que propose l’ambiance de la nuit. Notamment, Pascal Normand artiste photographe, mais par dessus tout, Pascal Normand artiste visuel.